Explications

Ça a commencé par une radio associative dans la poste désaffectée du village. Et puis, ce fut une épicerie de produits locaux, un café-concert, une micro-brasserie… A Augan, village morbihannais de 1500 habitants, une bande de trentenaires dynamise ce territoire rural depuis 6 ans à grands coups d’Economie Sociale et Solidaire. Leur projet s’appelle « Le Champ commun » et leur credo “Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin”. Immersion, en 4 chapitres, dans un projet idéaliste, coopératif et utile.

Notre client

Say Yess, le webzine des 18-35 ans sur l’Economie Sociale et Solidaire a diffusé durant une semaine cette série de reportages à l’occasion du mois de l’ESS, en novembre 2015.
http://www.say-yess.com/

Ce qu’on a fait

L’enquête, le reportage de terrain avec les photos, l’écriture des 4 articles

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Article 1

Dans la vieille poste du village, Timbre FM rétablit la communication

Ranimer un village breton cerné de champs et de supermarchés, c’est le défi du «Champ-Commun», projet coopératif mené par une bande de trentenaires, à Augan. Ils ont créé une radio, une épicerie, un bar et une micro brasserie.

Studio Timbre FM
Studio Timbre FML'émission "Tiens voilà du bouquin!"

«Ami auditeur, installe-toi confortablement et plonge ta boule à thé dans l’eau bouillante. Te voilà sur Tiens voilà du bouquin! » Comme tous les lundis soirs, Rémi, 33 ans, offre une heure de lecture en direct sur Timbre FM. «Les livres, c’est une denrée rare ici. Il faut aller au supermarché pour en acheter, à dix kilomètres. J’avais envie partager ce que j’avais dans ma bibliothèque». C’est dans l’ancienne poste du village d’Augan, bourg morbihannais de 1.500 âmes que la radio associative Timbre FM s’est implantée. Le petit studio capitonné a pris la place des guichets d’hier.

Une alternative à ce petit monde du chacun pour soi.

Radio «ruralutionnaire», Timbre FM est née en 2009 de la volonté de créer un média favorisant le lien social et l’échange dans ce coin de France qui se désertifiait. Une radio fait par et pour les habitants d’Augan, sans pub ni formatage.«La presse locale, c’est souvent du zapping. Les journalistes passent cinq minutes, prennent une photo et repartent illico. Quelle place on donne aux gens qu’on interviewe? Quel temps on leur accorde?» s’interroge Fanny l’une des trois salariés de la radio. Chaque mois, une trentaine de bénévoles produisent 26 émissions. Elles sont diffusées sur la bande FM, 30 kilomètres autour d’Augan. Il y a « l’apéro paysan » consacré à l’agriculture, de la vulgarisation scientifique avec «le labos des savoirs», un programme sur l’économie sociale et solidaire, du documentaire sonore… La régie mobile de la radio permet de couvrir des rendez-vous régionaux en direct sur la toile: marchés de producteurs, fête éco-citoyenne, festival de cirque, etc.

Ateliers découvertes

Timbre FM anime aussi des ateliers de découverte radiophonique dans les MJC et les écoles. «Les jeunes n’ont pas l’habitude de prendre la parole et surtout qu’on leur donne» explique Anne, qui encadre ces ateliers. «Certains sont démunis. Nous essayons de stimuler le récit » ajoute Fanny. Timbre FM intervient également dans les centres sociaux, comme celui de Redon, à quarante kilomètres de là. Dans l’émission «Paroles d’habitants», on peut entendre des témoignages collectés micros en bandoulière par des «promeneurs d’ondes» de tous âges. Ces prestations, complétées de diverses aides publiques, ont permis d’embaucher Anne et Fanny en CDI ainsi qu’Hervé, le technicien.

Evidemment, comme toute radio associative, il faut faire avec les moyens du bord. Le local de la Poste est prêté par la mairie d’Augan, la table de mixage et les micros proviennent du matériel réformé de Radio France, l’insonorisation maison laisse filtrer les bruits de tracteurs et les problèmes d’antenne ont été nombreux. Malgré cela, Timbre FM assume son rôle d’outil démocratique de communication et d’animation du territoire. Cette énergie, la petite radio la puise dans un projet coopératif global : le « Champ Commun ». Son objectif ? Revitaliser le bourg endormi d’Augan en créant une épicerie, un bar, une micro brasserie, une auberge de randonneurs et des emplois ! Rémi, notre oiseau de nuit libriophile, produit la bière artisanale de ce bar. Hervé vient y prendre son café matinal. Anne et Fanny y bossent quand elles ne sont pas au studio.«Une alternative à ce petit monde du chacun pour soi » pour Mathieu, 37 ans, l’un des meneurs de ce projet un peu timbré.

Article 2

Une épicerie coopérative rurale et rentable, c’est possible

Ranimer un village breton cerné de champs et de supermarchés, c’est le défi du «Champ-Commun», projet coopératif mené par une bande de trentenaires, à Augan. Ils ont créé une radio, une épicerie et un bar. Chapitre 2: l’épicerie.

Yannick sert les clients au Garde-manger
Yannick sert les clients au Garde-mangerÉpicerie du Champ Commun

« Le Champ Commun » a récupéré la poste d’Augan lorsqu’elle a fermé. Six jours sur sept, son épicerie assure un petit relai postal entre deux encaissements. «Une baguette et un Ouest France, comme d’habitude?» Yannick connait tous ses clients. Ils viennent ici comme à la maison: cheveux tignasse et charentaises aux pieds. Yannick prend le temps de leur parler. Impensable dans la grande distribution, où il travaillait avant. «On était payé au lance-pierre, mes collègues pleuraient le soir, on jetait des tonnes de bouffe et la hiérarchie me posait problème. J’allais au boulot à reculons». Ici, c’est tout à fait différent.

A 33 ans, Yannick est salarié mais aussi patron. Son propre patron.«Je bosse pour moi, pas pour quelqu’un d’autre». Propriétaire de l’épicerie, « Le Champ commun » est une SCIC, une Société Coopérative d’Intérêt Collectif. Les décisions et les bénéfices sont partagés collectivement entre 147 associés, des petits actionnaires qui rachetèrent en financement Cigales un vieux magasin d’électroménager doublé d’un bar, à Augan. C’était en 2010.

Leur idée ? Créer de l’activité, de l’emploi et de la chaleur humaine dans ce village du Morbihan. Leur projet ? Une épicerie et un bar pour commencer. L’ auberge et la salle de formation à l’Economie Sociale et Solidaire viendront plus tard.«Que tu aies mis 100 ou 5.000 euros dans ce projet, tu as une voix. Ce n’est pas parce tu as plus d’argent que tu as plus raison ou plus de pouvoir, un principe de base dans l’ESS » rappelle Julien, 30 ans, salarié-associé de l’épicerie avec Yannick.

Une question d’amour de mon métier !

Priorité au local !

Avec ses paniers de fruits confits et ses miches de pains frais,«le Garde-manger» – c’est le nom de cette mignonnette épicerie de village – sent drôlement bon. On y trouve plus de 2.000 références: des produits locaux, bios, équitables et conventionnels repérables par des étiquettes de couleurs différentes. Les prix, relativement accessibles, ont été adaptés à la population, pas mal de retraités aux petites pensions et des employés des usines agroalimentaires des alentours. «Pour 28% de marges minimum en grande distribution, nous pratiquons entre 15 et 20% pour le local, 20 et 25% pour le bio et jusqu’à 30% pour le conventionnel » détaille Yannick. Priorité donc, au local et la qualité. Jean-Luc fournit l’épicerie en pain quand la boulangerie d’Augan est fermée.«Je bosse avec des meuniers très raisonnés, du beurre AOC, du lait bio et et des oeufs de poules nourries en plein air. C’est une question d’amour de mon métier ! ». Et de respect du consommateur.

Alors que le dernier boucher d’Augan met la clé sous la porte, « le Champ Commun » fait un beau pied de nez au fatalisme de la désertification des campagnes. 10% de croissance annuelle depuis 5 ans pour l’épicerie. Trois salariés parmi les huit que compte «le Champ Commun» et presque aucune subvention : voilà de bons indicateurs pour un commerce en zone rurale.

Bon d’accord, les salaires (SMIC horaires) ne sont pas mirobolants mais ce n’est pas le plus important pour les coopérateurs. Pour Julien, la meilleure récompense et le meilleur baromètre de vitalité du projet « c’est la fréquentation du bar, l’Estaminet ». Les anciens viennent y boire leur petit café après les courses à l’épicerie. C’est pas compliqué, il suffit de passer la porte. Là, tout près du rayon frais

Article 3

Bar coopératif – « L’Estaminet», distillateur d’humanité »

Ranimer un village breton cerné de champs et de supermarchés, c’est le défi du «Champ-Commun», projet coopératif mené par une bande de trentenaires, à Augan. Ils ont créé une radio, une épicerie, une micro-brasserie et un bar. Chapitre 3, justement, le bar !

Petit café du matin
Petit café du matin Le bar du Champ Commun

Chaque mardi midi après ses courses, Henriette s’attable au comptoir de « l’Estaminet » avec Jean-Yves, poissonnier ambulant. Le temps d’un petit verre de blanc et de quelques blagues échangées avec les coopérateurs du « Champ Commun » et chacun repart à ses tâches. «Ils nous ont sauvé les meubles, parce qu’ici on avait plus rien. Chez moi, je suis tout seul devant ma télé. Alors, j’aime bien venir ici».

Habitué de « l’Estaminet », Luigi se souvient qu’Augan compta jusqu’à 22 cafés ! Mais ça, c’était avant. Avant que les petits commerces du village ne ferment les uns après les autres au profit de zones commerciales XXL le long de la nationale.

L’équipe du « Champ Commun » rêvait d’un lieu populaire, chaleureux et créateur de lien social.«Les commerces de proximité permettent à la Sécu de dépenser moins.

Sans eux, on ouvre des maisons de retraites, du portage de repas à domicile. Bref, les personnes âgées deviennent dépendantes»explique Julien, 30 ans, salarié de l’épicerie attenante au bar et cogérant du Champ Commun.

Dans les toilettes de « L’Estaminet », on trouve des petites annonces comme « propose heures de repassage », « cherche professeur d’accordéon » ou le programme du cinéma d’à côté.

«Tous les milieux sociaux et idéologiques viennent ici. On a réussit à ne pas faire un lieu de gens convaincus, d’entre-soi. On est fier de ça» ajoute-t-il. Mais pas d’angélisme non plus. Tenir un bar de village, c’est parfois« encaisser » des grossièretés, des remarques « un peu facho » ou racistes, faire avec les mécontents qui se plaignent du bruit.

Pour les huit salariés et les 147 associés de la coopérative, c’est le prix à payer pour mener à bien leur projet en zone rurale :« la persistance de la vie sociale à Augan» résume Henry-George. Et ça marche. Les vendredis et samedis soirs, « l’Estaminet » ne désemplit pas de clients venus écouter des groupes de musique de la région. Et là, c’est une tout autre ambiance…

Notre capital, c’est l’humain. Du coup, on le préserve.

Le bar, c’est aussi là que se font les repas d’équipe du « Champ Commun ». Moment stratégique où l’on parle d’une réunion sur la monnaie locale à animer, de l’annonce d’une manif à suivre, les 60 ans d’Henry-George à organiser… Le boulot et les affaires privées se mélangent comme dans les «fou-zy-tous» du «Champ Commun», ces délicieux plats mitonnés pour le personnel avec les produits périmés de l’épicerie, encore consommables.

Ce midi, c’est Rémi, notre animateur radio – brasseur qui prépare le déjeuner. «Ici, c’est comme une famille. La promiscuité est plus importante qu’ailleurs. Mais il y a une gestion intelligente des ressources humaines. Ca envoie du steak ici, faut être en forme. Si un copain ne va pas bien, on le met en retrait le temps qu’il se retape. Notre capital, c’est l’humain. Du coup, on le préserve.»

Cuistot d’un jour – polyvalence oblige – Rémi est avant tout le brasseur officiel du « Champ-Commun». 15.000 litres de bière sont produits chaque année et sont servies au bar ou vendues à l’épicerie. 60% des revenus de l’Estaminet en découlent ! Autant dire un trésor. Mais «l’Auganaise » n’appartient pas pas à Rémi. En partant cet hiver pour une autre aventure, il laisse ses recettes aux coopérateurs «Je transmets mon savoir-faire pour que ça vive après moi».

Article 4

Champ Commun, une ruche bourdonnante qui fait des petits

Ranimer un village breton cerné de champs et de supermarchés, c’est le défi du «Champ Commun», projet coopératif mené par une bande de trentenaires, à Augan. Ils ont créé une radio, une épicerie, une micro-brasserie et un bar. Chapitre 4, le partage de l’expérience.

Réunion de l'association Localidées
Réunion de l'association LocalidéesAu bar du Champ Commun

Nichée sous le toit de l’Estaminet – le bar du Champ Commun – , l’association Localidées a pour rôle d’«essaimer»… Partager son expérience de ruche-mère pour créer de nouvelles ruches, comme le font les abeilles. C’est le rôle d’Henry-George, co-gérant du Champ Commun. Avec sa barbe blanche, son diplôme de sociologue et sa passion pour l’étymologie, c’est un peu le gardien de l’esprit du projet coopératif auganais. La reine de la ruche.

La connaissance, c’est le bien commun

Plusieurs fois par mois, il organise les « Blablas » de Localidées. Il s’agit de soirées thématiques sur l’agriculture, l’habitat partagé, la consommation collaborative, etc… Intervention d’experts, démonstrations de terrain, témoignages, projection de documentaires, c’est ouvert à tout le monde et ça se passe à l’Estaminet. Le Champ Commun met un point d’honneur à transmettre ce que le collectif a appris en 5 années d’existence. «Notre nom, le Champ Commun fait référence aux ‘’commons’’ britanniques de l’ancien régime: des lieux pour tous mais à personne et sous la responsabilité de la communauté: la rivière ou la prairie pour les troupeaux, la forêt où chercher des champignons…»explique Henry-George. A Augan, la connaissance, c’est un bien commun.

La popularité du « Champ Co » a depuis longtemps dépassé les frontières du petit village d’Augan. On vient de loin observer le fonctionnement de la coopérative. C’est le cas de Laurence qui voudrait monter une épicerie-librairie doublée d’un café-concert en Loire-Atlantique. L’association Localidées fait de l’accompagnement de projets. Ce qui a frappé Laurence ici, c’est avant tout «le projet politique associé au commerce. Champ Commun m’a aidé à pousser plus loin ma réflexion, à élargir mon idée de départ qui était de rendre le bio accessible à tous». 

Stages en immersion

Compagnon du Réseau associatif REPAS, Lauriane aussi butine le Champ Commun. A 28 ans, elle rêve de créer en Ardèche une épicerie multi services. Inspirée par l’aventure auganaise, elle va passer cinq semaines en immersion au Champ Commun, passant de l’épicerie au bar, des cuisines à la micro-brasserie.«En travaillant avec eux, j’essaye de comprendre par quoi ils sont passés: le financement, l’organisation en équipe, la répartition des tâches, le matériel… ». Julien, épicier, associé et cogérant de la coopérative est son référent.«Je lui donne des clés pour comprendre la vie ici et je l’aide à s’intégrer dans notre quotidien.»

Tout seul on va plus vite, à plusieurs, on va plus loin.

Le Champ Commun est une ruche bourdonnante… Il faut voir les plannings géants accrochés aux murs, les réunions d’équipe qui se succèdent et les associés, venus prêter main-forte à l’étiquetage des produits de l’épicerie, au bar ou sur le « chantier auberge »! Il s’agit d’un projet colossal d’aménagement du grenier du Champ Commun en auberge de randonneurs: 8 chambres, 24 lits.

Et comme si cela ne suffisait pas, un autre chantier est en cours, la construction d’un bâtiment dédié à l’ESS. Dans quelques mois, le Champ Commun disposera d’une salle polyvalente pouvant accueillir des conférences et des formations à l’Economie Sociale et Solidaire. Fort utile alors que le Conseil Régional de Bretagne leur a confié il y a 3 ans la mise en place d’un pôle ESS sur le pays de Ploërmel, la grande ville du coin. Le Champ Commun fait la démonstration de sa devise: «Tout seul on va plus vite, à plusieurs, on va plus loin ».

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